AfCTA: un mégacontrat numérique pour les douanes, mais le vrai défi est ailleurs.
Le 6 août 2026, à Abuja, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) a franchi une étape majeure en signant un accord de concession de 20 ans, d'une valeur de 3,1 milliards de dollars, avec la société nigériane Bergmans Security Consultants and Supplies, par l'intermédiaire de sa filiale AfriTrade CMP. L'objectif affiché est ambitieux: déployer un système douanier numérique unifié dans 50 pays membres, permettant un suivi des cargaisons en temps réel, une harmonisation des procédures transfrontalières et une lutte accrue contre la corruption, les fuites de recettes et les pratiques de sous- ou sur-facturation.
Bergmans s'appuie sur l'expérience acquise lors du programme de modernisation douanière du Nigeria, qui aurait permis d'augmenter les recettes douanières de 90,4%. Le déploiement débutera dans au moins six pays pilotes, avant une extension progressive au reste du continent.
Si ce contrat marque un progrès indéniable, la modernisation des douanes ne saurait à elle seule résoudre les blocages structurels du commerce intra-africain. Comme le soulignent les expertes Phyllis Wakiaga et Jacqueléne Coetzer, plusieurs verrous persistent:
● Les paiements transfrontaliers restent tributaires des devises fortes et d'intermédiaires coûteux, ce qui alourdit le coût des échanges.
● Le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), lancé en 2022, ne couvre encore que 19 pays sur 55, ce qui limite son impact.
● La logistique physique constitue un goulet d'étranglement majeur : une part importante des marchandises est encore détournée via l'Afrique du Sud, l'Europe ou le Moyen-Orient, faute d'infrastructures adaptées.
● La volonté politique demeure inégale, et des mesures protectionnistes continuent de freiner l'intégration réelle.
Pour que ce système soit véritablement efficace, plusieurs conditions doivent être réunies:
1. L'articuler avec le PAPSS et les guichets uniques nationaux existants, afin d'éviter une double peine administrative et financière.
2. Accélérer l'extension du PAPSS à l'ensemble des 55 États membres : sans cette couverture complète, les gains douaniers risquent de ne pas se traduire en une baisse tangible des coûts de transaction.
3. Investir parallèlement dans les infrastructures physiques (routes, ports, capacités de dédouanement). Un système numérique reste inutile si les camions s'entassent aux frontières faute d'infrastructures adaptées. L'autoroute Abidjan-Lagos, par exemple, est un investissement judicieux à poursuivre.
4. Harmoniser les réglementations et les normes entre pays, au-delà des seules procédures douanières : leur modernisation, aussi utile soit-elle, ne suffit pas à elle seule.
5. Renforcer la volonté politique et réduire les barrières informelles ainsi que les réflexes protectionnistes nationaux.
Comme le rappelle Jacqueléne Coetzer, l'enjeu est de construire un véritable «système commercial continental intégré», qui ne se limite pas à la douane, mais englobe logistique, paiements, normes et capacités de production.
Bergmans dispose d'une expertise éprouvée, notamment grâce à son travail au Nigeria — une capacité reconnue. Mais un projet d'une telle ampleur exige une synergie bien plus large : celle des gouvernements africains, des institutions d'intégration régionale, des bailleurs de fonds et, surtout, des relais locaux dans les pays ciblés, seule garantie d'une exécution efficace et ancrée sur le terrain.
Marius C. Oula
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