L'éco, d'accord mais le commerce intra-africain d'abord.
Le projet de monnaie unique de la CEDEAO, baptisé l'éco, repose sur des critères de convergence stricts. Ceux-ci se divisent en deux catégories: quatre critères de premier rang (primaires) et deux critères de second rang (secondaires).
Critères de premier rang (primaires):
● Déficit budgétaire: inférieur ou égal à 3 % du PIB (dons compris, sur la base des engagements).
● Taux d'inflation: inférieur ou égal à 5 % par an, avec une moyenne visée à un chiffre bas.
● Financement du déficit par la banque centrale: inférieur ou égal à 10 % des recettes fiscales de l'année précédente.
● Réserves de change: couvrant au moins trois mois d'importations.
Critères de second rang (secondaires):
● Dette publique: inférieure ou égale à 70 % du PIB.
● Variation du taux de change: maintenue dans une marge fixe encadrée.
Or, à ce jour, aucun pays de la CEDEAO ne remplit pleinement l'ensemble de ces conditions.
Face à ce constat, les chefs d'État ont acté un changement de stratégie majeur: une mise en œuvre progressive dès 2027. Réunis le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, ils ont confirmé que l'éco ne sera pas lancée simultanément dans tous les pays: son implémentation commencera avec les États remplissant les critères de convergence et prêts à y participer, un appui étant apporté aux autres pour faciliter leur adhésion ultérieure.
Ce calendrier confirmé ne doit cependant pas nous faire perdre de vue l'essentiel: une intégration économique efficiente. La monnaie unique doit être la cerise sur le gâteau. L'harmonisation des douanes et des réglementations, elle, est le gâteau lui-même — et ce gâteau est aujourd'hui fragilisé.
Le retrait annoncé du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, regroupés depuis dans l'Alliance des États du Sahel, modifie les équilibres institutionnels de l'organisation et complique d'autant le calendrier et les modalités de mise en œuvre de l'éco. Trois pays de la zone UEMOA qui se retirent du cadre régional, c'est un défi direct pour un projet dont la crédibilité repose justement sur l'intégration de l'ensemble de la zone.
L'éco: une avancée, mais pas une fin en soi
L'éco, bien que calqué sur le franc CFA, constitue une avancée potentielle pour les économies des États participants d'Afrique de l'Ouest. Mais il faut être précis sur ce point: la France garantit aujourd'hui la convertibilité du franc CFA, pas celle de l'éco, qui n'existe pas encore. Un changement de dénomination du franc CFA vers « éco » avait été annoncé dès 2019 dans le cadre de la réforme de la coopération monétaire UEMOA-France, mais il n'a jamais été formalisé — signe supplémentaire que la dimension politique du projet a souvent devancé sa réalité économique et institutionnelle.
Toutefois, le développement réel de la zone CEDEAO passe avant tout par celui des échanges intra-régionaux. Aujourd'hui, la mobilité humaine est une réalité: avec une carte d'identité ivoirienne, je peux traverser le Ghana, le Togo et le Bénin pour rejoindre le Nigeria. Mais si je transporte des marchandises, je dois faire face aux douanes et aux réglementations de chacun de ces quatre pays.
Voilà le dilemme ouest-africain, et plus largement africain réprésenté par l'éco, ce réflexe typiquement africain de mettre la charrue avant les bœufs.
Le vrai enjeu: le commerce intra-africain.
Le commerce intra-africain ne représente aujourd'hui qu'environ 15 à 17 % du volume total des échanges du continent, selon les dernières données disponibles (contre près de 70 % en Europe et environ 60 % en Asie). Cet écart n'est pas un problème: c'est la plus grande opportunité de croissance inexploitée du continent.
Pour développer les échanges entre États, il est impératif de lever les barrières commerciales. Si nous avons su harmoniser notre comptabilité grâce à l'OHADA, pourquoi ne pas aller plus loin? Si nous pouvons uniformiser l'enregistrement des revenus issus de nos activités commerciales, alors nous devons aussi permettre aux marchandises de circuler plus librement.
La facilitation des investissements et du commerce intra-régional devient effective lorsque les douanes et les réglementations sont harmonisées à l'échelle de la zone. C'est seulement ensuite que la monnaie unique s'imposera naturellement pour fluidifier les flux financiers. L'Union européenne, avec l'euro, a procédé de cette manière:
D'abord une union douanière — bien plus tôt. L'union douanière de l'UE (suppression des droits de douane intérieurs, instauration d'un tarif extérieur commun) était en grande partie achevée dès 1968, soit des décennies avant l'euro. Il s'agissait de l'un des objectifs initiaux du traité de Rome de 1957 (CEE).
Ensuite un marché unique et une harmonisation réglementaire — en 1993. Une harmonisation réglementaire plus poussée — libre circulation des biens, des services, des capitaux et des travailleurs, assortie de l'harmonisation des normes de produits et des réglementations techniques ainsi que de la suppression des barrières non tarifaires — a été mise en œuvre avec l'Acte unique européen (1986) et l'achèvement du marché unique au 1er janvier 1993. Cette étape a précédé l'euro d'environ six ans, voire neuf ans si l'on compte jusqu'à la mise en circulation des pièces et billets en 2002.
Inspirons-nous de la Chine, en utilisant sa méthode qui consiste à copier et à adapter à sa réalité.
Ne proclamons pas une souveraineté que nous n'avons pas encore pleinement construite: cela nous ferait perdre un temps précieux face aux enjeux majeurs du monde à venir.
Le maintien de la parité fixe avec l'euro et de la garantie de convertibilité — la France restant le support monétaire actuel de la zone —, nous rappelle que ce projet reste avant tout politique. Mais pour les États membres de la CEDEAO, l'enjeu économique doit primer, en se concentrant sur ce qui est essentiel au développement de la zone.
L'idée d'une monnaie unique pour une zone regroupant les premiers producteurs africains de pétrole et d'or – le Nigeria, le Ghana – ainsi que la Côte d'Ivoire, qui représente environ 40% du PIB de l'UEMOA selon les données les plus récentes et affiche l'un des taux de croissance les plus élevés d'Afrique, est porteuse d'un potentiel énorme.
Les études menées sont formelles: le développement du commerce et des investissements intra-africains est la clé du développement du continent. Les étapes pour y parvenir sont claires: d'abord l'intégration régionale, puis l'harmonisation des barrières douanières et réglementaires, et enfin la fluidification des flux financiers — dont la monnaie unique est une conséquence logique.
Avec l'éco, la CEDEAO est sur la bonne voie. Mais le toit qu'est l'éco ne pourra tenir que s'il est monté sur des murs solides — l'harmonisation douanière et réglementaire —, eux-mêmes fondés sur une intégration régionale effective, aujourd'hui fragilisée par les tensions institutionnelles au sein de la Communauté. C'est lorsque les échanges commerciaux entre États se développeront grâce à l'harmonisation des douanes et des réglementations que les critères de convergence seront naturellement atteints, et que la croissance positive portera ses fruits. L'atteinte des critères de convergence de l'éco sera alors la conséquence du développement du commerce et des investissements intra-régionaux, témoignant d'une intégration économique et financière ouest-africaine réussie.
Marius C. Oula
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