Et si la Côte d'Ivoire consommait son propre chocolat?

En réponse à la question de sur la prochaine grande opportunité agro-export de la Côte d'Ivoire:

La stratégie agricole menée par la Côte d'Ivoire depuis l'indépendance mérite d'être partagée avec les nations africaines qui souhaitent engager leur révolution agraire. Elle doit toutefois être complétée par une politique publique de formation à la transformation agricole, fondée sur la créativité, afin de produire des biens finis uniques et innovants.
Cette stratégie, bâtie autour de cultures de rente comme le cacao, le café ou l'hévéa, a permis au pays de devenir un leader mondial sur plusieurs filières. La Côte d'Ivoire produit ainsi environ 40% du cacao mondial, et avec le Ghana, les deux pays représentent près de 49 % de la production mondiale. Mais elle a longtemps reposé sur l'exportation de matières premières peu transformées, laissant à d'autres le soin de capturer la valeur ajoutée. Aujourd'hui, il ne s'agit plus seulement de produire plus, mais de produire mieux et plus loin dans la chaîne de valeur.
L'objectif n'est plus seulement de produire des biens de consommation courante, mais de susciter une demande nouvelle pour des produits innovants, fruits de la créativité de jeunes ingénieurs et entrepreneurs ivoiriens formés à la transformation des produits agricoles.

Il s'agit là d'un changement de paradigme: passer d'une économie de l'offre à une économie de la demande, où l'innovation produit crée de nouveaux besoins et de nouveaux marchés. 

Cela suppose de développer des compétences techniques pointues, mais aussi un état d'esprit entrepreneurial capable d'imaginer des produits que personne n'a encore conçus.
Prenons le cacao. La Côte d'Ivoire doit aller au-delà de la poudre de cacao, souvent présentée comme le symbole de l'industrialisation locale. Nos usines devraient fabriquer des produits totalement inédits. Le Nutella n'est ni du chocolat ni du beurre: c'est ce type d'inventivité que nos écoles de formation à la transformation agricole doivent éveiller chez nos jeunes.

Le cas du Nutella est emblématique: à partir d'une matière première simple – la noisette et le cacao –, une marque a su créer un produit mondialement consommé, à la frontière entre plusieurs catégories. C'est cette capacité à hybrider, à détourner, à réinventer que nos jeunes doivent acquérir.

L'ingéniosité est trop souvent associée au seul secteur informatique, alors qu'elle concerne tous les domaines de l'économie. Après tout, quelqu'un a bien dû inventer l'attiéké, aujourd'hui largement consommé en Côte d'Ivoire et exporté dans le monde entier.
L'attiéké est un exemple parfait d'innovation endogène: né d'un savoir-faire local, il a su s'imposer comme un produit de consommation de masse avant de conquérir les marchés extérieurs. Son succès repose d'abord sur une forte consommation locale, et c'est un modèle dont les politiques agricoles devraient s'inspirer: créer des produits appréciés localement, les normaliser pour répondre aux standards internationaux, et ouvrir ainsi naturellement un marché d'exportation aux produits finis « Made in Côte d'Ivoire ».

Ce modèle est vertueux à plus d'un titre: il stimule la production locale, crée des emplois dans la transformation, renforce la souveraineté alimentaire et génère des devises par l'exportation.

Parlerait-on de « détérioration des termes de l'échange » si les Ivoiriens consommaient autant de chocolat que les Européens? Pouvons-nous créer, à partir de notre cacao, d'autres produits que la population apprécierait et aurait les moyens d'acheter?0

Les chiffres sont éloquents. La Côte d'Ivoire produit environ 2 millions de tonnes de cacao par an, mais la consommation nationale de chocolat reste inférieure à 200 grammes par habitant et par an, contre une moyenne mondiale de 900 grammes et environ 8 kilogrammes en Belgique, soit 40 fois plus. Autrement dit, un pays qui produit un quart du chocolat mondial n'en consomme presque pas.

Sur le plan de la transformation, la Côte d'Ivoire ne transforme encore qu'environ 42% de sa production, soit près de 750 000 tonnes, le reste étant exporté sous forme de fèves brutes. Le gouvernement vise 50% de transformation à court terme et 100% à l'horizon 2030. Les capacités installées atteignent environ 1,06 million de tonnes, mais leur taux d'utilisation n'est que d'environ 70%. Deux nouvelles usines ont été inaugurées en 2025, dont celle de Transcao, d'une capacité de 50 000 tonnes.

La volatilité des prix illustre par ailleurs la fragilité du modèle actuel. Le prix du cacao à New York est passé d'un sommet historique proche de 13 000 dollars la tonne fin 2024 à une fourchette de 3 000 à 4 000 dollars en 2025. Le prix bord champ fixé par le gouvernement pour la campagne 2025/2026 est de CFA 2 800 le kilogramme, contre CFA 1 800 la campagne précédente, soit une hausse de 56%.

Un marché local solide pour ses propres produits agricoles transformés est la clé de l'industrialisation, de l'innovation technologique et, à terme, de l'indépendance économique. Consommer ce que l'on produit, c'est réduire sa dépendance à l'égard de la demande extérieure.
Ce marché intérieur constitue un socle sur lequel peuvent se développer des entreprises locales, capables d'innover, de se diversifier et de résister aux chocs externes.

Une révolution agricole qui allie production, transformation et, surtout, consommation locale est, en réalité, une révolution industrielle.


Marius C. Oula

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