De la Transformation à la Compétitivité en passant par la force de travail: Le Triple Défi de l’Industrialisation Africaine.

Nous le répétons jusqu'à nous égosiller: l'Afrique doit transformer ses matières premières pour créer de la valeur. Cette rhétorique est connue de tous. Tant que le continent se contentera d'exporter ses produits agricoles et ses ressources naturelles à l'état brut, il en subira les conséquences néfastes sur son développement. Sans industrialisation significative, le chômage ne fera que croître, condamnant l'Afrique à un sous-développement chronique.

Les matières premières que l'Afrique exporte lui reviennent sous forme de produits finis, jusqu'à dix fois plus chers. Ce mécanisme fait du continent un importateur net, bien plus qu'un exportateur. Son économie reste davantage extractive que transformatrice, créant ainsi peu de valeur ajoutée. Sur ce constat, nous sommes tous d'accord: l'Afrique doit s'industrialiser, d'autant qu'elle dispose de tous les atouts pour produire.

Mais alors, qu'est-ce qui empêche réellement l'Afrique de transformer ses matières premières?
1. Le Verrou du Capital et de la Main-d'Œuvre.

Pour transformer des produits agricoles en biens finis – comme le cacao en chocolat, le coltan en téléphone ou le pétrole en produits dérivés – deux prérequis s'imposent: du capital pour financer les unités de transformation, et une main-d'œuvre qualifiée pour les faire fonctionner.

La question du capital semble en partie résolue. Au Nigeria, Dangote a réussi à trouver les financements nécessaires pour construire la plus grande raffinerie d'Afrique. Cela démontre, en théorie, que le verrou politique autour de la construction d'unités industrielles sur le continent peut être levé. Le Nigeria n'est pas une exception; la Côte d'Ivoire produit également du chocolat sur son sol. Ces avancées sont notables. Mais en aval, le bât blesse. Au Nigeria, la raffinerie Dangote a dû employer des travailleurs indiens, faute de compétences locales. Ce manque de main-d'œuvre qualifiée est un frein majeur.

2. L'Inadéquation du Système Éducatif.

Il est stupéfiant de constater que le Nigeria, premier producteur de pétrole en Afrique, souffre d'une pénurie de talents dans ce secteur. Est-il normal que son système éducatif ne forme pas en masse des ingénieurs et techniciens spécialisés?

Ce dilemme est celui de la majorité des pays africains: une inadéquation criante entre les cursus proposés et les besoins réels du marché. Nous produisons des diplômés qu'il faut encore former sur le tas pour un poste précis. La main-d'œuvre doit être adaptée aux besoins des entreprises, ce qui nécessite une politique gouvernementale de redynamisation de l'industrie locale et de l'emploi.

La force de travail doit produire à la fois des salariés prêts à l'emploi et des entrepreneurs capables de créer des unités de production innovantes. Or, nous formons beaucoup de diplômés, mais pas assez de techniciens, d'ingénieurs et d'entrepreneurs dans les secteurs clés de nos économies.

Prenons l'exemple de la Côte d'Ivoire, l'un des premiers producteurs mondiaux de cacao. Il est surprenant que ses universités ne forment pas assez de spécialistes – graduates, techniciens, entrepreneurs – dans les filières agricoles du café et du cacao. Un pays dont l'économie repose sur une ressource spécifique devrait disposer d'un système éducatif produisant les meilleurs cerveaux sur le plan international dans ce domaine, pour l'exploiter pleinement en termes de transformation, de production et d'innovation.

La problématique est claire: le curricula doit favoriser l'innovation, la créativité et l'esprit d'entreprise pour s'adapter aux besoins du marché et à la trajectoire de l'économie mondiale.

Ainsi, une population aussi nombreuse que celle du Nigeria devrait former les meilleurs ingénieurs, entrepreneurs et experts en hydrocarbures. Si des footballeurs comme Jay Jay Okocha ou des artistes comme Burna Boy ont pu s'imposer mondialement, pourquoi le Nigeria ne pourrait-il pas produire les compétences nécessaires pour exploiter sa ressource première à tous les échelons – finance, conception, production, transformation et distribution?

3. La Compétitivité: Le Défi Ultime.

Mais une question demeure: un Ivoirien fabriquant du chocolat le fera-t-il mieux qu'un chocolatier suisse? En d'autres termes, même en transformant nos matières premières, serons-nous compétitifs sur les marchés international et local en termes de qualité, de créativité et d'innovation?

La question fondamentale est de produire en qualité et en quantité supérieures à l'offre existante. L'unicité d'un produit en fait un choix inédit: le cigare cubain est prisé dans le monde entier, tout comme le café éthiopien.

Si l'Afrique trouve le capital, construit des usines et adapte son système éducatif pour disposer d'une main-d'œuvre qualifiée, elle devra encore faire face à la concurrence du marché. Si elle ne parvient pas à conquérir des parts de marché significatives, sa production sera affectée, les usines fermeront et la main-d'œuvre qualifiée se retrouvera au chômage ou s'exportera – un phénomène de fuite des talents dont le Zimbabwe offre un triste exemple.

C'est cette problématique complexe que les politiques gouvernementales africaines doivent résoudre dans leurs programmes d'action, avec une planification en aval et en amont.
Vers un Écosystème Intégré: Les Zones Économiques comme Levier.

L'idéal est de créer un écosystème où tous les maillons – production, formation, innovation, commercialisation – se renforcent mutuellement. Il ne suffit pas d'avoir une main-d'œuvre qualifiée; encore faut-il vendre les produits. Sinon, les usines ferment, et les jeunes qualifiés, formés par un système éducatif réformé, se retrouvent sans emploi. Le chômage poussera alors cette main-d'œuvre à s'exporter, déplaçant le problème.

La Chine a réussi cette intégration en établissant des zones économiques spéciales (ZES). La Silicon Valley, quant à elle, illustre un autre modèle: un écosystème d'innovation né spontanément, fondé sur la recherche, le capital-risque et une culture entrepreneuriale. L'alliage de ces 2 modèles peut être une voie vers la solution; l'État bâtit l'infrastructure et le cadre fiscal, mais doit aussi investir dans les pôles universitaires et le capital-risque local pour espérer un effet Silicon Valley.

Les zones économiques offrent un cadre d'exception pour stimuler l'activité et l'emploi:

● Avantages fiscaux et douaniers: exonérations d'impôts et de droits de douane, réduisant les coûts d'exploitation.
● Infrastructures et services: accès à des zones viabilisées (eau, électricité, routes) et guichet unique pour les démarches administratives.
● Climat des affaires simplifié: réglementation allégée et procédures douanières fluides.
● Attractivité et emploi: création d'emplois locaux et transfert de technologies.

Ces dispositifs rejoignent mon article précédent sur la nécessité d'harmoniser les douanes et les réglementations pour développer le commerce intra-régional.

Mais attention: une ZES sans infrastructures fiables, mal située ou mal gérée peut devenir une enclave déconnectée de l'économie locale. En Afrique de l'Est, par exemple, la part de l'industrie manufacturière dans le PIB a reculé de 12 % en 2000 à 7,2 % en 2022, malgré la prolifération de ces zones. Le vrai défi est de créer non seulement des avantages, mais un écosystème complet pour un ancrage durable des entreprises.

C'est pourquoi la future autoroute Abidjan-Lagos, évoquée dans mon précédent article, est une aubaine – à condition d'être connectée à des zones économiques bien pensées, intégrées dans une urbanisation planifiée. Ces zones ne seront alors pas de simples gadgets fiscaux, mais des piliers d'une stratégie nationale cohérente.

Les Conditions de Succès et les Pièges à Éviter.

Pour qu'une zone économique soit un véritable succès, elle doit réunir quatre conditions clés:

1. Intégration locale: liens avec l'économie nationale (achats locaux, sous-traitance).
2. Infrastructures solides: routes, électricité, eau et internet fiables.
3. Main-d'œuvre qualifiée: formations accompagnant l'arrivée des usines.
4. Stabilité juridique: avantages fiscaux stables pour rassurer les investisseurs.

Trois pièges mortels sont à éviter:

· Concurrence déloyale: des allègements sociaux excessifs peuvent freiner l'innovation.
· Effet d'éviction: les entreprises hors zone, désavantagées, peuvent délocaliser ou fermer.
· Spéculation foncière: l'achat de terrains pour revente, au détriment de l'investissement productif.

Un exemple de succès: Shenzhen, en Chine, passé de village de pêcheurs à métropole high-tech en 40 ans grâce à une intégration progressive. À l'inverse, certaines ZES en Afrique subsaharienne restent désertes faute d'infrastructures adéquates.

Enfin, la clé ultime est que la zone économique doit s'accompagner de réformes nationales – éducation, justice, douanes – pour un effet durable.

L'Innovation: L'Élément Différenciateur.

Pour être compétitifs, il faut des produits uniques et de qualité. La Silicon Valley, bien que n'étant pas une ZES officielle, incarne un écosystème d'innovation né spontanément, reposant sur:

● Un lien étroit avec la recherche (universités comme Stanford),
● Un accès unique au capital-risque,
● Une culture entrepreneuriale et de prise de risque.

Elle illustre qu'une politique volontariste peut lancer une dynamique, mais qu'un véritable écosystème repose aussi sur des facteurs culturels et historiques.

Avoir une main-d'œuvre adaptée au marché est nécessaire, mais pas suffisant. L'enjeu est de créer un écosystème économique et financier complet, adossé à des infrastructures d'envergure. La construction de l'autoroute Abidjan-Lagos, couplée à des zones économiques intégrées, pourrait être un levier puissant pour créer un développement sans précédent en Côte d'Ivoire et dans la région CEDEAO. Tout projet d'envergure doit s'inscrire dans un plan global, cohérent et visionnaire, pour que l'Afrique cesse enfin d'être la simple fournisseuse de matières premières du monde.



Marius C. Oula

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