De la dette au paradis: theologie économique du capitalisme.
Dans le capitalisme, l'utilisation efficiente de la dette nous promet le paradis. Mais son mésusage peut aussi précipiter l'enfer du surendettement et de la faillite.
Le système d’endettement dans une économie spéculative érige la dette en principe créateur, en un dogme qui correspond parfaitement à notre croyance en une redevabilité de la vie envers un être supérieur (Dieu). Notre existence devient ainsi la première et ultime spéculation: celle du meilleur investissement possible de cette dette initiale pour en tirer le profit éternel : le paradis. Dieu nous prête la vie, que nous devons faire fructifier pour mériter le salut.
Dans la théologie économique du capitalisme, nous œuvrons d'abord pour devenir éligibles à un prêt. Ce crédit, nous l'investissons dans une activité censée améliorer notre existence. Ainsi, nous ne travaillons pas seulement pour vivre, mais pour générer un revenu permettant d'honorer le service de cette dette que nous avons contractée. Le travail devient une forme de pénitence financière.
Aussi nous évertuons-nous à :
· Emprunter pour financer nos études, obtenir un emploi et rembourser cette dette.
· Emprunter pour créer une entreprise dont les bénéfices serviront à apurer cette dette.
· Emprunter (en tant qu'État) pour des infrastructures qui, en stimulant la croissance, généreront les ressources pour rembourser cette dette.
Il existe donc un parcours vertueux de la dette, un chemin de croix financier. De la même manière que nous devons investir au mieux la vie prêtée (en cherchant à plaire à Dieu) pour obtenir le paradis, le système capitaliste promet une rédemption par le profit. Celui-ci nous permet d'acquérir bien-être et bonheur. Nous pouvons ainsi acheter notre version terrestre du paradis – récompense ultime de nos efforts et de notre discipline de remboursement. Inversement, l'échec à gérer sa dette est le péché économique suprême, menant à l'exclusion, ce purgatoire du crédit.
Le capitalisme, fondé sur cette économie de la dette et promouvant le salut par la récompense individuelle, épouse et détourne à la fois l'imagieux de notre relation avec le divin. Il ne s'agit plus de plaire à Dieu, mais aux marchés. Cette convergence entre une forme sécularisée de la Providence et la logique du crédit est une clé de son emprise. C'est l'une des raisons pour laquelle le capitalisme, dans sa forme néolibérale et globalisée, a conquis le monde.
Cette logique repose sur un salut strictement personnel, une élection par le mérite financier, qui s'oppose aux visions collectivistes. Puisqu'« un royaume divisé contre lui-même ne peut subsister », le capitalisme, en faisant de chaque individu une micro-entreprise en concurrence avec les autres, évite les divisions frontales de classes et apparaît comme le système le plus à même de prospérer. Sa prééminence vient de cette capacité à canaliser les énergies vers l'endettement productif plutôt que vers la révolte. Le communisme a dû, pour survivre, s'y métamorphoser, car « on ne peut servir deux maîtres à la fois » : le collectif abstrait et le calcul individuel rationnel.
Vive donc la dette qui, bien utilisée, nous vend l'illusion d'un paradis terrestre à crédit. Mais gare à ceux qui trébuchent sur les mensualités, car leur chute est sans filet.
« Faut prendre crédit, ça fait rien. » (Artiste Zouglou) — maxime sacrée d'un monde où la foi a cédé la place à la cote de crédit.
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