L'Afrique peut-elle être souveraine dans des frontières qui ne sont pas les siennes?
Nous sommes accoutumés à entendre nos dirigeants proclamer que leur pays est un État souverain, le plus souvent pour revendiquer leur droit exclusif de déterminer l’orientation de leur nation. Il est, en effet, légitime que ces dirigeants affirment la souveraineté de leur État afin de dénoncer toute ingérence extérieure dans leurs choix de gouvernance.
Pourtant, si « la souveraineté est le pouvoir suprême, absolu et indépendant, détenu par un État sur son territoire et sa population, lui permettant de faire respecter ses lois sans ingérence extérieure », alors toute proclamation de souveraineté devrait se conformer à cette définition exigeante.
Cela nous amène à nous demander: un pays africain peut-il véritablement se targuer d’être un État souverain?
La majorité des États africains ont accédé à l’indépendance dans les années 1960 – à l’exception notable de l’Éthiopie, qui, dit-on, n’a jamais été colonisée. Cependant, cette indépendance formelle ne confère pas automatiquement le statut de souveraineté. En témoigne le tournant des années 1990, où le multipartisme fut imposé comme le nouvel écosystème politique dans lequel les pays africains devaient désormais s’administrer pour entrer dans l’ère de « la démocratie » – modèle auquel la Libye de Kadhafi n’adhéra pas, pas plus que les monarchies telles qu’Eswatini ou le Maroc.
Ce mouvement synchronisé vers le pluralisme politique en Afrique fut une correction apportée par l’Occident à la gestion de ses anciennes colonies, palliant ainsi les imperfections nées des indépendances concédées. C’était « la vague » évoquée par Nelson Mandela, qu’il fallait saisir pour entrer en négociation avec le régime d’apartheid en Afrique du Sud.
Avant 1960, nos États n’étaient pas indépendants; ils avaient le statut de colonies, ou de « territoires d’outre-mer » pour être plus précis. Il s’agissait de territoires conquis, qui, pour des besoins d’administration, furent baptisés « colonies ». En Afrique de l’Ouest française, par exemple, l’AOF (Afrique Occidentale Française) regroupait huit colonies sous un gouvernement central unique. Durant cette période, ces territoires appartenaient pleinement à la puissance coloniale – la France ou la Grande-Bretagne pour ses possessions – qui décidait seule de leur mode de gouvernance.
C’est dans le contexte de la gestion de ces colonies, marqué par les rivalités impériales, les mouvements d’émancipation locaux et des considérations géopolitiques, que ces territoires furent délimités et préparés à devenir des États. Mais ces nouveaux États coloniaux demeurèrent sous la tutelle de la métropole, à qui ils appartenaient par droit de conquête – un statut que celle-ci entendait maintenir coûte que coûte. D’où les guerres d’indépendance : les peuples autochtones voulaient recouvrer leur liberté et le droit d’administrer leurs terres après la survenue d’une conscience nationale ou tribale.
N’ayant souvent pas pu remporter de victoire militaire décisive, l’émancipation de ces colonies fut couronnée par l’octroi négocié de l’indépendance, fréquemment assortie de tutelles ou de pactes – communément appelés « pactes coloniaux » – qui décidaient du mode de gestion de ces nouveaux États. Ainsi, la puissance coloniale demeurait l’autorité de fait et le propriétaire ultime de ces territoires.
Dans ces conditions, pouvons-nous légitimement revendiquer la citoyenneté d’un État dont l’existence, les frontières et les fondements sont l’œuvre de l’ancien conquérant, et simultanément proclamer une souveraineté absolue ? Je suis citoyen ivoirien parce que la France l’a décidé. Le président Félix Houphouët-Boigny (premier président de la Côte d’Ivoire) le souligna dans un échange avec Sékou Touré (premier président de la Guinée Conakry) : « Nous ne sommes pas encore des nations, nos États viennent d’être créés ; s’élever contre la France n’est pas la bonne démarche. » Sékou Touré lui rétorqua : « Je préfère la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. » Quelques années après les indépendances de 1960, la Guinée sombra économiquement, et Houphouët-Boigny observa : « Un homme qui a faim n’est pas un homme libre. » La Guinée, en effet, n’a jamais pu faire pleinement respecter ses lois sans ingérence, étant marquée par une instabilité politique chronique jusqu’à aujourd’hui.
Un État souverain jouit d’une intégrité territoriale inviolable, sceau de son pouvoir absolu. Or, ce pouvoir suprême sur leurs ressources et leur territoire n’est détenu par aucun État africain, comme en témoignent les accusations récurrentes de pillage des ressources africaines par des puissances extérieures.
Cette souveraineté ne pourra donc être pleinement proclamée qu’à la condition d’annuler les dispositions héritées de la période coloniale qui ont établi et conditionné l’existence même de nos États. En définitive, la fierté d’être Ivoirien peut apparaître, dans une certaine mesure, comme une allégeance à la France, qui a établi les fondements de cet État – la Côte d’Ivoire étant, à bien des égards, un État de conception française, avec le français pour langue nationale.
La souveraineté que nous pourrions proclamer devrait procéder d’une conscience raciale – puisque le peuple noir possède un continent –, rendant dès lors les frontières coloniales caduques. C’était l’idée fondamentale du panafricanisme, qui n’a jamais pu aboutir.
Le fait de vivre dans des États – des délimitations territoriales – dont nous ne sommes pas les architectes, devrait nous empêcher de proclamer une quelconque souveraineté.
Le peuple juif, par exemple, avait développé cette conscience raciale avant l’établissement de son État moderne, ce qui lui a conféré une souveraineté solide sur son territoire et une influence considérable dans le monde.
À l’inverse, le panafricanisme a échoué, en partie parce qu’il a tenté de revendiquer la propriété de ce qui ne lui appartenait pas structurellement.
L’empire du Mali existait bien avant la colonisation, mais que dire de la Haute-Volta, devenue le Burkina Faso sous Thomas Sankara, ou de la Rhodésie, transformée en Zimbabwe ? Ces entités sont nées du découpage colonial.
Il faut d’abord conquérir la terre – au sens politique, culturel et symbolique – avant d’en revendiquer la possession.
Ensuite, il s’agit d’établir un certificat de propriété – c’est-à-dire une légitimité historique, institutionnelle et populaire – pour enfin proclamer sa souveraineté sur le territoire qui nous est échu.
Sans ce double mouvement, toute proclamation de souveraineté reste un vœu pieux dans un cadre hérité de l’ordre colonial.
Yusuf Monhaté
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